Dans le cadre de mon rapport sur les tendances des usages digitaux en 2011, j’avais parlé de la tendance de la consommation collaborative. Pour rappel, la consommation collaborative correspond à un mode de consommation alternatif à celui actuellement à l’œuvre dans nos sociétés qui fait prévaloir l’usage sur la propriété, en s’appuyant sur l’optimisation des ressources grâce au partage, à l’échange de biens et ressources entre particuliers. A la confluence de facteurs technologiques, économiques, écologiques et sociétaux, ce mouvement prend de l’ampleur comme en témoigne la diffusion de cette pratique chez les Français et la multiplication des startups sur ce marché.
Dans le prolongement de cette réflexion sur la tendance de la consommation collaborative, je vous propose une interview d’Alexandre Woog, le co-fondateur d’e-loue, la plateforme de location d’objets en ligne.
Il nous livre ici sa vision de ce mouvement et sa connaissance des cibles et de leurs pratiques. Il nous explique également comment se positionne e-loue face à une offre en forte croissance, l’intégration du web 2.0 dans son concept et l’utilisation du buzz dans sa stratégie de communication.
Pouvez-vous me présenter le concept d’e-loue, son fonctionnement et comment vous est-venu l’idée de ce projet ?
www.e-loue.com est une plateforme qui permet aux particuliers et aux professionnels de louer ou de mettre en location tout type d’objet (outil de bricolage, matériel High-Tech, vêtement, véhicule, ustensile de cuisine, immobilier de vacance, etc.).
Louer un objet se fait en quelques clics seulement :
1) Vous faites votre recherche sur notre moteur de recherche (par exemple « Barbecue Lyon ») et trouvez l’ensemble des appareils qui y correspondent (en l’occurrence, les barbecues situés aux alentours de Lyon).
2) Vous choisissez celui qui vous convient (en fonction du prix, de la disponibilité, de la fiche produit, etc.) et, s’il s’agit de votre première location, vous finalisez la création de votre compte en entrant vos coordonnées bancaires (via PayPal).
3) Le propriétaire du barbecue reçoit votre demande. S’il l’accepte, vous recevez par e-mail ses coordonnées ainsi que votre contrat de location. Naturellement, s’il refuse votre proposition, vous ne serez pas débité !
4) Vous convenez du rendez-vous avec le propriétaire de l’objet et profitez de votre location, tout simplement ! ^^
L’idée d’e-loue m’est venue au cours d’un déménagement que j’ai fait avec un ami (qui deviendra ensuite mon associé). Il s’avère qu’au cours de ce déménagement, entre deux déballages de cartons, nous avons eu besoin d’une perceuse – et naturellement, nous n’en avions pas ! Contrairement à ce que nous imaginions, il a été très compliqué d’en trouver une. Un achat nous semblait inutile : nous savions que nous ne l’utiliserions qu’une seule et unique fois ; de plus, nous ne voulions pas encombrer le peu d’espace d’un objet inutilisé. Ensuite, nous avons cherché à en louer un dans une grande enseigne de location … dont les horaires d’ouverture et les conditions d’utilisation ne s’adaptaient pas du tout à notre planning. Finalement, c’est un voisin qui nous en a prêté une, en nous disant, sur le ton de la blague : « et si je vous la louais ?! ». Pour nous, c’était le début de la société e-loue.
A cette époque, quel était le stade de maturité de ce marché, en termes de demande et d’offre ?
A cette époque le marché était complètement nouveau, tant en France qu’à l’étranger. Cependant nous avons constaté que la location de biens de consommations était un marché en pleine expansion, notamment aux Etats-Unis, et plus particulièrement avec des exemples comme RentaCenter (chaîne de magasins de location de biens de consommation) qui possédait alors plusieurs milliers de points de vente.
Concernant l’offre, il y avait bien évidement des milliers de magasins de location en France : des chaînes traditionnelles et à forte notoriété comme Kiloutou, mais aussi une multitude d’indépendants. Nous avons constaté que tous étaient spécialisés dans un domaine de location bien précis, et aucun n’était généraliste sur la location. De même, sur Internet, rares étaient les sites qui proposaient en ligne leurs offres.
Aujourd’hui encore, www.e-loue.com est le seul site à permettre une réservation en ligne. Même Kiloutou ou Loxam, deux gros acteurs de la location, n’offrent à leurs clients que la possibilité de faire une demande afin d’être rappelés par un vendeur. Ils ne peuvent voir en temps réel la disponibilité. C’est pourquoi nous avons beaucoup de professionnels de la location qui mettent leurs produits sur notre plateforme : nous leur offrons un système de réservation en ligne, et leurs produits sont référencés.
Et aujourd’hui, où en est le marché de la location entre particulier et plus largement de la consommation collaborative ? Comment pensez-vous que ce mouvement va évoluer dans les années à venir ? Quels sont les facteurs et éventuels freins à son développement ?
La location de tout type d’objet entre particuliers a littéralement explosé depuis deux années. Avec la crise financière, et le contexte économique maussade qui s’en est suivi, la location s’est révélée être une réelle alternative pour bon nombre d’internautes. Elle leur a en effet permis :
- D’accéder à une source de revenu complémentaire en proposant en location leurs biens, et notamment ceux qu’ils n’utilisent pas nécessairement tous les jours.
- D’économiser en évitant les dépenses inutiles.
Tout le monde conçoit et comprend qu’il faut consommer différemment. La location entre particuliers va subir, dans les trois prochaines années, la même croissance qu’a connue avant elle l’achat/vente (avec des sites comme ebay, Priceminister ou Leboncoin).
Plus généralement, la consommation collaborative est l’une des alternatives les plus sérieuses à la surconsommation et ses dangers, qu’ils soient sociaux ou environnementaux. Pour autant, l’on constate que le phénomène n’est pas accueilli aussi rapidement selon les zones géographiques. Dans nos pays latins, contrairement aux pays anglo-saxons par exemple (qui ont été précurseurs en la matière), il y a un travail de compréhension à faire sur l’économie de fonctionnalité. C’est à nous, les acteurs principaux de la consommation collaborative en France, de montrer que l’usage d’un bien est bien plus important que sa simple propriété.
Et pour ce qui concerne e-loue, où en êtes-vous aujourd’hui ?
Après deux années d’existence, les résultats sont bien supérieurs à nos attentes initiales. Nous avons aujourd’hui plus de 20 000 utilisateurs réguliers, et une centaine de milliers d’objets disponibles en location environ. Avec des campagnes marketing extrêmement bien réussies, nous avons par ailleurs réussi à nous faire connaître du grand public et considérablement augmenter notre CA et notre audience.
Avec « e-loue, tout se loue », mais quelles catégories d’objets sont les plus louées ?
Il y a des catégories d’objets comme la voiture, le High-Tech, et le bricolage qui fonctionnent très bien. La raison est toute simple : ce sont des marchés murs, j’en veux pour preuve la démocratisation de la location de voiture, ou l’existence de grandes chaînes de location d’outils de bricolage.
En parallèle, notre activité est également saisonnière. Voici quelques exemples :
- L’hiver – et plus spécifiquement les vacances scolaires – est la période idéale pour toutes les locations qui tournent autour de la montagne (matériel de ski, combinaison, chalets …),
- Au printemps, c’est au tour des tondeuses et du matériel de réception (tente, barbecue, etc.),
- A l’été, ce sont les caravanes et les locations immobilières en bord de mer qui s’arrachent et, dans un autre genre, les vélos.
- En septembre, nous connaissons une hausse des locations de véhicules utilitaires, notamment pour les déménagements,
Enfin, nos cibles sont variées et ont des activités de prédilection différentes. Par exemple, les femmes louent souvent des sacs à main et des robes de soirée sur notre site.
e-loue s’adresse à la fois aux particuliers et aux professionnels. Quelle part de vos vendeurs représente les professionnels et de quel type de professionnels s’agit-il ?
Les loueurs professionnels représentent moins d’un quart des loueurs sur notre plateforme. Les offres des particuliers et des professionnels sont très différentes (prix, qualité, offre, service) et ne sont ainsi pas réellement en concurrence directe.
Tous les professionnels de la location, quel que soit leur secteur, s‘intéressent à notre site car nous leur offrons une visibilité sur Internet et un canal de distribution supplémentaire. Cela ne leur coute rien d’être sur e-loue. Ils nous rétrocèdent simplement une commission uniquement si nous leurs trouvons des clients.
Leur présence est très importante pour nous car elle assure une offre de produits complémentaire. Et nous innovons en proposant la seule plateforme à réunir les offres des professionnels et à proposer une réservation/paiement en ligne.
La consommation collaborative est un marché très dynamique qui attire de nombreuses startups que ce soit dans la location entre particuliers, le partage ou la vente et qu’elles soient généralistes ou spécialisées sur un bien ou une ressource. On voit même des marques se lancer sur ce vaste marché (Fnac, Amazon, Orange, Citroën, Daimler…). Parmi tous ces acteurs, qui sont vos concurrents ? Comment vous positionnez-vous par rapport à eux ?
Les places de marché d’achat / ventes se développent, et c’est là une très bonne chose car nous participons tous ensemble à la croissance de la consommation collaborative. Toutefois ce ne sont pas des concurrents directs. En effet vendre un bien, cela signifie s’en séparer définitivement. Or le louer, c’est justement le rentabiliser car on ne veut pas s’en séparer.
Quant aux grandes marques qui se lancent dans la consommation collaborative, nous saluons évidemment cet effort/cette tendance. Outre le concept même de notre plate-forme, notre différence vient également de nos valeurs : le développement durable est notre raison d’être, et non simplement un effet de mode à prendre en considération. Des notions comme la diminution de la production de déchets, l’endiguement de la surconsommation, de l’isolement social, de la pollution à grande échelle, sont notre moteur.
Pour faire connaître votre marque, vous avez déjà lancé deux gros buzz : les chèvres tondeuses de pelouse et loueunepetiteamie.com. Pouvez-vous m’expliquer rapidement votre stratégie de buzz marketing et plus généralement votre stratégie de communication ?
A travers ces deux buzzs de grande ampleur, il s’agissait avant tout de nous faire connaître du grand public, et donc d’augmenter notre audience, notre visibilité, notre CA. Cela a très bien fonctionné.
Notre offre est généraliste, et donc tout le monde peut se sentir concerné par la location d’un objet, quel que soit son âge, sa situation professionnelle et familiale, sa localisation géographique, etc. Pour parvenir à capter l’attention de tous ces différents profils, il est nécessaire de communiquer à grande échelle, ce qui est très couteux … et très difficile pour une start-up, quand bien même celle-ci est rentable et dispose d’une bonne trésorerie.
Avec nos deux buzz, nous avons pu répondre à cette problématique à moindre coût. Tout d’abord, la location de chèvres tondeuses de pelouse (qui continuent, par ailleurs, à très bien se louer !), nous a permis d’attirer l’attention des médias sur notre concept tout en respectant notre image : sympathique, pratique et écologique. Plus récemment, LoueUnePetiteAmie a particulièrement bien fonctionné du fait de son principe scandaleux et choquant (cette opération a naturellement été très encadrée par notre équipe pour éviter toute dérive !). Et sur ce second buzz, la viralité a été telle qu’après la France, les médias et internautes de tous les continents se sont emparés du phénomène !
Le web 2.0 joue un rôle important dans le développement de la consommation collaborative (comme je l’ai montré dans mon article). Comment e-loue intègre-t-il ces technologies actuellement et quels sont vos projets en la matière ?
Très tôt, nous avons compris les enjeux du web 2.0, notre concept reposant dessus : nous avons lancé un blog sur la location en février 2009 – soit deux mois avant la version bêta du site ; la géolocalisation est intégrée dans notre plate-forme (il faut pouvoir rapidement louer un objet proche de chez soi) ; sur les réseaux sociaux nous sommes très présents, notamment à travers nos communautés Facebook et Twitter avec lesquelles nous interagissons au maximum ; enfin nous avons mis en place un tchat intégré dans notre site qui permet à tous nos membres de pouvoir discuter avec nous en temps réel.
D’autres surprises, très axées web participatif, rejoindront très prochainement cette liste ! ;-)
Merci à Alexandre Woog pour cette interview.
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Bonjour Alexandra,
En tant « qu’ancêtre » de la location entre particuliers (Zilok est né en 2007
), nous sommes particulièrement intéressés par toutes les formes de consommation collaborative. Nous avons déjà eu l’occasion d’en discuter avec Antonin, et nous serions ravis d’en discuter avec vous !
A bientôt,
Sébastien
Zilok.com
Bonjour Alexandra,
Interview très intéressante. Tu m’as précédé, la rencontre avec Alexandre est prévue le mois prochain.
Cette interview me fait penser qu’il serait intéressant de faire un article sur les meilleures campagnes marketing des startups de la Conso Collaborative : ELoue et sa chèvre à louer donc, Airbnb qui propose de louer une île ou une tente près de l’Apple Store à S.F. pour être certain d’être le premier à acquérir le nouvel IPad, et d’autres, je suis sûr que ça pourra donner des idées … Qu’en penses-tu ?
Bonjour Antonin,
Merci
Effectivement, je pense aussi qu’il s’agirait d’un bon sujet d’article. Il est vrai que pour ces exemples montrent que ces startups doivent faire connaitre leur service (car je suis sûre que beaucoup de personnes n’ont pas connaissance de ce type de services de consommation alternative) et souvent elles n’ont que peu de ressources financières. Et on voit que le buzz marketing est souvent une solution déployée, car il répond à ce double objectif, et qu’il est mené plutôt brillamment (du moins dans ces exemples). Je pense qu’il peut-être intéressant effectivement de recenser les meilleurs campagnes marketing de ces startups, qu’il s’agisse de buzz ou d’autres techniques. Par ailleurs, au-delà de gagner en notoriété, la communication de ces startups a également un objectif plus pédagogique : éduquer la cible à ce mode de consommation. Car c’est aussi comme ça que ce mouvement prendra de l’ampleur comme je le disais dans un commentaire sur mon article sur la tendance « consommation collaborative ». Il serait donc aussi intéressant de voir comment ces startups s’y prennent.